Mise en ligne : mai 2008
Marques : Autonomie
et liberté de l’homme
« Une fois que l’homme s’est fait croire une chose,
il s’y tient et construit autour de cela
sa discipline de vie et même son caractère. »
Paul Veyne
A quelle Marque l’homme reconnaît-il l’autre comme son semblable? Doit-il appartenir à la même nation, la même religion, utiliser les mêmes Marques commerciales. Reconnaît-on son semblable à sa culture ou à sa nature ? Qui nous dit ce qui est juste et bon pour les hommes ?
Les Marques commerciales, les Marques religieuses, les Marques nations s’inscrivent dans une culture qui suppose une compréhension, une mise en forme collective et singulière du monde. Cette expérience est pour reprendre les termes de Robert Legros « une mise en sens* » du monde. Elles tissent les liens entre les individus et définissent une société. Elles exercent des pouvoirs, fondent l’ordre social. Ce sont les pôles d’attraction depuis lesquels nos sociétés s’ordonnent se mettent en forme, se structurent. Une société humaine dépourvue de forme, qui se maintiendrait sans Marque nation, sans Marque religieuse, sans Marque commerciale est-elle concevable ? Si la réponse est négative, alors, quelle forme choisir ? A quelle souveraineté porter allégeance si souveraineté il doit exister ?
Subordination de
la Liberté
aux Marques
L’idée de souveraineté de chacune de ces trois Marques coïncide-t-elle avec l’idée d’autonomie humaine, d’indépendance individuelle ? L’homme construit sa liberté à l’ombre de ces trois tutelles qu’il institue. Il subordonne sa liberté à une appartenance et ne se reconnaît plus dans sa liberté. L’homme n’accepte plus sa liberté et pourtant il n’a de cesse que de la revendiquer, de la protéger… Mais que défend-il au juste?
Tout au long de sa vie l’homme promène sa subjectivité. Il se soumet aux normes et aux critères de la différence et parfois de la discrimination. Rien ne reste neutre sous son regard encore moins s’il a un projet en tête. Il perçoit les hommes en tant que ceci ou cela. Il connaît l’homme et ses Marques par leurs usages et leurs fins. Il regarde avec les yeux de sa culture.
Quelle humanité pour l’homme ?
Notre expérience quotidienne se construit autour de notre perception, de notre compréhension et de notre interprétation de l’environnement. Nous comprenons notre environnement depuis ce que nous en percevons, mais si notre compréhension se limite à notre perception alors autrui est compris comme il est perçu et perçu tel qu’il est compris. Il en résulte une source potentielle de conflits entre les hommes. Les hommes tendent à perdre le sens de leur humanité, au profit d’une relation privilégiée avec les membres de leurs Marques. Comment vivre ensemble si les hommes perdent la sensation qu’il existe une similitude entre eux qui leur permet de percevoir en chaque individu un être humain qu’il reconnaît comme son semblable. En d’autres termes, autrui est-il encore et toujours mon semblable quand il se présente comme citoyen, comme croyant, comme consommateur ? Quel est son visage ? Comment est-il perçu par les autres protagonistes ?
Individualisme et communautarisme
Les Marques différencient, avec elles nous pensons, nous agissons différemment les uns des autres. « Elles mettent en forme et en scène nos vies. » Les idées de nature, de destinée, de condition humaine, ne renvoient plus aux mêmes concepts. Nos représentations de l’au-delà, du terrestre, du vrai, du faux, du réel, de l’imaginaire… divergent. Les Marques modifient nos manières de regarder, d’entendre, de sentir, de toucher, de comprendre, de parler, d’écrire le monde. Elles changent notre expérience collective du monde et nos manières de coexister. Elles induisent des modes de vie communautaires.
Elles imprègnent nos sociétés d’autant plus qu’elles sont des créations collectives. Les Marques sont devenues une réponse à notre compréhension du monde. Elles sont nos repères, nos identifications, nos identités d’appartenance : sexuelle, raciale, nationale, religieuse, commerciale. Notre autonomie et notre liberté s’y développent. Les Marques nous définissent, elles sont culture et contribuent au processus culturel. Chacune d’entre elles possèdent ses lois, son Droit, ses canons. Elles engendrent des comportements qui modifient nos sociétés. Elles en régulent et administrent notre quotidien. Elles sont si bien acceptées qu’elles apparaissent comme « légitimes » et ressenties comme « originelles » pourtant, aucune d’entre elles n’est biologiquement naturelle. Les Marques deviennent le point d’origine depuis lequel on pense, on agit, on vit ensemble. Elles relient les hommes entre eux, les hommes avec les objets, les hommes avec les dieux.
Les Marques hiérarchisent, avec elles chacun appartient à une classe et au sein de celle-ci à un rang. Les pouvoirs exercés par les Marques émanent d’une instance plus élevée qu’elles :
la Nation
le Peuple,
la Religion
- Dieu, les Marques commerciales - le Marché. Les Marques se sont imposées sous la puissance des uns et le consentement ou le désintérêt des autres, chacun se soumettant à ses règles, à ses usages, à ses manières.
* Robert Legros « L’avènement de la démocratie » Grasset
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